Philippe MANIERE

 

La Marginalisation de Le Pen

On n'en finirait pas d'énumérer les sujets sur lesquels, en quelques années, les opinions de Le Pen sont passées, dans le débat politique, de l'inacceptable au banal. Après avoir été repoussée avec dédain par les grands partis politiques, son programme fait même aujourd'hui partie de leur propre rhétorique. Les différences de discours entre lui, l'infréquentable, et les autres, les "républicains", se sont estompées à un rythme que nul n'aurait soupçonné.
 
Souvenez-vous ! Le Pen, il y a dix ans, c'était, en gros, le patriotisme, le retour à l'ordre et la lutte contre la délinquance, la baisse des impôts, le contrôle de la pornographie au nom de la protection de l'enfance et la dénonciation de l'immigration. Officiellement, tout, là dedans, était à rejeter. Et, d'ailleurs, le Front national avait à peu près le monopole de ces thèmes.
 
Aujourd'hui, officiellement tout est toujours à jeter. Mais il y a eu un petit changement :
 
Le patriotisme ? Jacques Chirac a été couvert de fleurs pour avoir quitté le stade quand La Marseillaise était sifflée. D'ailleurs, c'est Jean-Pierre Chevènement qui avait remis l'hymne national dans le débat politique en suggérant il y a quelques années qu'on l'enseigne de nouveau aux enfants des écoles ! Dans sa profession de foi pour la présidentielle, Chirac affirmait déjà "J'ai porté haut les couleurs de notre pays" - une assertion qui eût été jugée grotesque il y a peu de temps.
 
L'ordre ? Le thème de l'insécurité a envahi les discours politiques de tous les partis, Nicolas Sarkozy se dispose sans doute à être le ministre de l'Intérieur le plus raide de la 5eme République, et la gauche, qui a fini par faire elle aussi son aggiornamento, le critique très mollement. Même dans les classes d'école, la restauration de l'autorité des maîtres, laquelle fut si longtemps bafouée dans l'indifférence, est aujourd'hui invoquée de toute part : Luc Ferry l'a mise au coeur de son projet.
 
La baisse des impôts ? A part les communistes et les gauchistes, tout le spectre politique s'y est rallié, et seules ses modalités demeurent sujet de dispute. D'ailleurs, c'est Laurent Fabius, ministre des Finances de Lionel Jospin, qui a amorcé le reflux des taux de l'impôt sur le revenu, Jean-Pierre Raffarin mettant aujourd'hui d'autant plus tranquillement ses pas dans les siens.
 
La lutte contre les effets de la pornographie sur la jeunesse ? Elle fut, avec la lutte contre la violence à la télévision, le cheval de bataille de la très socialiste Ségolène Royal pendant ses cinq ans au gouvernement.
 
Personne n'aurait pu imaginer une conversion aussi spectaculaire de la classe politique presque tout entière à des thématiques portées depuis si longtemps par le Front national ! Par une singulière alchimie, toute une série de postures politiques longtemps regardées comme ridicules, parce que nostalgiques, autoritaires ou "antisociales", sont ainsi pratiquement devenues la norme.
 
Que s'est-il passé? Laurent Fabius, Ségolène Royal, Lionel Jospin, Jean-Pierre Chevènement, Nicole Notat, Claude Allègre, Luc Ferry, Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre Raffarin et Jacques Chirac sont-ils devenus "fascistes"?
 
Ou bien, au contraire, ces thèses sont-elles parfaitement républicaines aujourd'hui dans leur bouche - ce qui signifie qu'elles l'étaient tout autant, naguère, dans celle de Le Pen ?
 
Ce qui importe, c'est de reconnaître que l'on a fait un mauvais procès à Le Pen, lequel ne s'était nullement exclu du jeu normal du débat politique en exprimant, sur tous ces sujets, des convictions certes qualifiables de "réactionnaires" mais absolument compatibles avec les principes démocratiques et, aujourd'hui, largement partagées par la classe politique traditionnelle.
 
Il ne s'agit pas ici de le plaindre ! Il s'agit, et c'est beaucoup plus grave, de déplorer la conduite irresponsable des élites déniant si longtemps toute pertinence à certaines de ses analyses.
 
Le choix tactique du rejet en bloc des propositions de Le Pen s' avère donc, avec le temps absolument calamiteux. Mais celui du "cordon sanitaire" médiatique, l'autre arme absolue censée terrasser la bête immonde, le fut tout autant. Depuis au moins dix ans, Le Pen "jouit" sur les ondes d'un statut dérogatoire. Il est beaucoup moins souvent convié à s'exprimer que les autres leaders politiques. Et, lorsqu'il l'est, les journalistes s'entourent d'un luxe de précautions visiblement destinées â bien faire comprendre qu'ils ont pris leur longue cuiller pour dîner avec le diable.
 
"Le Pen n' est pas comme les autres, il ne doit donc pas être traité comme les autres ! " : mille fois, déjà, j'ai entendu ce refrain. Et dans pratiquement toutes les rédactions que j'ai fréquentées, que ce soit comme salarié ou comme intervenant extérieur. J'ai même vu des émissions, des débats, des événements annulés parce qu'on avait prévu de longue date d'y inviter les deux, ou les trois principaux acteurs d'une élection, et qu'on découvrait au dernier moment avec effroi que les sondages (ou, pis, les résultats de l'élection) plaçaient Le Pen parmi eux.
 
Quel gâchis ! Il y a vingt ans, il eût été possible de dire : voilà, chez Le Pen, il y a des thèses réactionnaires mais que nous sommes prêts à discuter parce qu'elles appartiennent au champ du débat démocratique; en voilà d'autres qu'il faut, au contraire, repousser sans discussion parce qu'elles remettent en cause les fondements mêmes de notre projet collectif. Aujourd'hui, cette distinction est à peu près inaudible.
 
Par quel miracle les mêmes élites qui ont si radicalement changé d'avis sur une bonne moitié de son discours seraient-elles crédibles quand elles demandent au peuple de continuer à suivre leurs exhortations sur le reste ?

Extraits du livre "LA VENGEANCE DU PEUPLE" de Philippe Manière.