- On n'en finirait pas d'énumérer
les sujets sur lesquels, en quelques années, les opinions
de Le Pen sont passées, dans le débat politique,
de l'inacceptable au banal. Après avoir été
repoussée avec dédain par les grands partis politiques,
son programme fait même aujourd'hui partie de leur propre
rhétorique. Les différences de discours entre lui,
l'infréquentable, et les autres, les "républicains",
se sont estompées à un rythme que nul n'aurait
soupçonné.
-
- Souvenez-vous ! Le Pen, il y a dix
ans, c'était, en gros, le patriotisme, le retour
à l'ordre et la lutte contre la délinquance,
la baisse des impôts, le contrôle de la
pornographie au nom de la protection de l'enfance et la
dénonciation de l'immigration. Officiellement, tout,
là dedans, était à rejeter. Et, d'ailleurs,
le Front national avait à peu près le monopole
de ces thèmes.
-
- Aujourd'hui, officiellement tout est
toujours à jeter. Mais il y a eu un petit changement :
-
- Le patriotisme ? Jacques Chirac a été couvert de
fleurs pour avoir quitté le stade quand La Marseillaise
était sifflée. D'ailleurs, c'est Jean-Pierre Chevènement
qui avait remis l'hymne national dans le débat politique
en suggérant il y a quelques années qu'on l'enseigne
de nouveau aux enfants des écoles ! Dans sa profession
de foi pour la présidentielle, Chirac affirmait déjà
"J'ai porté haut les couleurs de notre pays"
- une assertion qui eût été jugée
grotesque il y a peu de temps.
-
- L'ordre ?
Le thème de l'insécurité a envahi les discours
politiques de tous les partis, Nicolas Sarkozy se dispose sans
doute à être le ministre de l'Intérieur le
plus raide de la 5eme République, et la gauche, qui a
fini par faire elle aussi son aggiornamento, le critique très
mollement. Même dans les classes d'école, la restauration
de l'autorité des maîtres, laquelle fut si longtemps
bafouée dans l'indifférence, est aujourd'hui invoquée
de toute part : Luc Ferry l'a mise au coeur de son projet.
-
- La baisse des impôts ? A part les communistes et les gauchistes, tout
le spectre politique s'y est rallié, et seules ses modalités
demeurent sujet de dispute. D'ailleurs, c'est Laurent Fabius,
ministre des Finances de Lionel Jospin, qui a amorcé le
reflux des taux de l'impôt sur le revenu, Jean-Pierre Raffarin
mettant aujourd'hui d'autant plus tranquillement ses pas dans
les siens.
-
- La lutte contre les effets de la
pornographie sur la jeunesse ?
Elle fut, avec la lutte contre la violence à la télévision,
le cheval de bataille de la très socialiste Ségolène
Royal pendant ses cinq ans au gouvernement.
-
- Personne n'aurait pu imaginer une conversion
aussi spectaculaire de la classe politique presque tout entière
à des thématiques portées depuis si longtemps
par le Front national ! Par
une singulière alchimie, toute une série de postures
politiques longtemps regardées comme ridicules, parce
que nostalgiques, autoritaires ou "antisociales", sont
ainsi pratiquement devenues la norme.
-
- Que s'est-il passé?
Laurent Fabius, Ségolène
Royal, Lionel Jospin, Jean-Pierre Chevènement, Nicole
Notat, Claude Allègre, Luc Ferry, Nicolas Sarkozy, Jean-Pierre
Raffarin et Jacques Chirac sont-ils devenus "fascistes"?
-
- Ou bien, au contraire, ces thèses
sont-elles parfaitement républicaines aujourd'hui dans
leur bouche - ce qui signifie qu'elles l'étaient tout
autant, naguère, dans celle de Le Pen ?
-
- Ce qui importe, c'est de reconnaître
que l'on a fait un mauvais procès à Le Pen, lequel
ne s'était nullement exclu du jeu normal du débat
politique en exprimant, sur tous ces sujets, des convictions
certes qualifiables de "réactionnaires" mais
absolument compatibles avec les principes démocratiques
et, aujourd'hui, largement partagées par la classe politique
traditionnelle.
-
- Il ne s'agit pas ici de le plaindre
! Il s'agit, et c'est beaucoup plus grave, de déplorer
la conduite irresponsable des élites déniant si
longtemps toute pertinence à certaines de ses analyses.
-
- Le choix tactique du rejet en bloc
des propositions de Le Pen s' avère donc, avec le temps
absolument calamiteux. Mais celui du "cordon sanitaire"
médiatique, l'autre arme absolue censée terrasser
la bête immonde, le fut tout autant. Depuis au moins dix
ans, Le Pen "jouit" sur les ondes d'un statut dérogatoire.
Il est beaucoup moins souvent convié à s'exprimer
que les autres leaders politiques. Et, lorsqu'il l'est, les journalistes
s'entourent d'un luxe de précautions visiblement destinées
â bien faire comprendre qu'ils ont pris leur longue cuiller
pour dîner avec le diable.
-
- "Le Pen n' est pas comme les autres,
il ne doit donc pas être traité comme les autres
! " : mille fois, déjà, j'ai entendu ce refrain.
Et dans pratiquement toutes les rédactions que j'ai fréquentées,
que ce soit comme salarié ou comme intervenant extérieur.
J'ai même vu des émissions, des débats, des
événements annulés parce qu'on avait prévu
de longue date d'y inviter les deux, ou les trois principaux
acteurs d'une élection, et qu'on découvrait au
dernier moment avec effroi que les sondages (ou, pis, les résultats
de l'élection) plaçaient Le Pen parmi eux.
-
- Quel gâchis ! Il y a vingt ans,
il eût été possible de dire : voilà,
chez Le Pen, il y a des thèses réactionnaires mais
que nous sommes prêts à discuter parce qu'elles
appartiennent au champ du débat démocratique; en
voilà d'autres qu'il faut, au contraire, repousser sans
discussion parce qu'elles remettent en cause les fondements mêmes
de notre projet collectif. Aujourd'hui, cette distinction est
à peu près inaudible.
-
- Par quel miracle les mêmes élites
qui ont si radicalement changé d'avis sur une bonne moitié
de son discours seraient-elles crédibles quand elles demandent
au peuple de continuer à suivre leurs exhortations sur
le reste ?
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