Jean-François KAHN

 

CHIRAC CONTRE LE PEN

Personnene l'avait imaginé. Anticipé.

Non seulement Jean-Marie Le Pen, avec le score faramineux est arrivé en deuxième position et a éliminé Lionel Jospin; mais si on lui ajoute les voix de Bruno Mégret, c'est près de 20% qu'a recueillis l'extrême droite, soit plus que Jacques Chirac.

En face, la gauche plurielle, si on y inclut Jean-Pierre Chevènement, plafonne à 32%, l'un des plus mauvais scores de son histoire. Le PS et le PC réunis sont à égalité avec l'extrême droite.

Ces chiffres, en soi, suscitent la stupeur. Quand on y regarde de plus près, ils sont pires encore que ne le suggère leur apparence. Pourquoi? Parce que c'est la France la plus populaire qui a plébiscité Le Pen. Parce que, dans le Pas-de-Calais, comme en Meurthe-et-Moselle ou dans le Nord, le Front national devance le PS et le PC à Blanc-Mesnil ou à Montigny-lès-Cormeilles, villes de Marie-George Buffet et de Robert Hue. Parce que l'extrême droite lepéniste obtient 23% à Tourcoing, 22% à Mulhouse, 24% à Aubagne et Gardanne (municipalités communistes). Parce qu'elle écrase la gauche à Vaulx-en-Velin et à Vénissieux. Le Pen a obtenu deux fois plus de voix ouvrieres que Jospin. Jamais il n'avait séduit autant d'élécteurs socialement "à gauche".

Le candidat Chirac a-t-il fait le jeu de l'extrême droite en agitant le thème de la "décadence" de la France? Pour éviter la fièvre aurait-il fallu casser le thermomètre? Dérisoire ! Comme s'il eût été possible d'interdire à la droite d'utiliser son thème de prédilection alors que, chaque jour, de nouveaux "faits" gonflaient son argumentation.

On n'a pas voté massivement Le Pen dans les quartiers protégés, dans les campagnes, dans les villes de classe moyenne (Le Pen fait 9% à Saint-Lô, 8% à Rennes, 9,5% à Neuilly, 11% à Saint-Cloud où il habite), mais dans les cités effectivement et concrètement confrontées aux problèmes d'insécurité ou d'immigration. Ne pas se cacher, donc, derrière son petit doigt : ce n'est pas le "discours sécuritaire" qui a fait mal, c'est la réalité. Non point parce qu'on en a trop parlé, mais parce qu'on en a pas parlé à temps ou qu'on en a mal parlé. Il ne s'agissait pas de dénier mais de résoudre. Croit-on, un seul instant, que, si les partis démocratiques avaient décidé, de concert, d'occulter l'augmentation des chiffres de la délinquance, de minimiser les actes de violence qui ont défrayé la chronique, de s'interdire d'évoquer le racket à la sortie des écoles, de censurer tout ce qui fait désordre - y compris les secousses du monde -, Le Pen - qui se targue d'être celui qui dit le non-dit, aurait vu fondre son électorat? Parler d'autre chose? Robert Hue, Noël Mamère, Christiane Taubira s'y sont essayés. Jospin aussi, ces dernières semaines (vote à 17 ans, suppression de la double peine!). Il faut leur en donner acte. Ils n'en ont pas récolté les fruits. Au contraire: le scrutin de dimanche démontre à quel point la parole Jospinienne était inadéquate aux émotions, aux pulsions, aux attentes du pays.

La question n'est d'ailleurs pas que Jospin n'ait recueilli que 16% des suffrages - ce qui nous paraissait prévisible, mais que Le Pen, lui, ait, malgré Mégret, atteint les 17%, ce qui semblait totalement improbable. On attendait un échec. Et c'est un désastre. Le malaise était plus grave encore que ce qu'on subodorait. D'autant qu'aucun sondage ne laissait pressentir (ce qui aurait tout changé) que Le Pen pouvait devancer Jospin.

Le discours "antifasciste" traditionnel n'a pas fait reculer Le Pen (seule la scission Mégret l'a, un moment, affaibli). Certes, la riposte s'impose. Mais radicalement repensée. Réinventée. Se contenter de renouer avec les vieux refrains, de recycler simplement les vieux slogans, de reproduire les bonnes vieilles bévues, serait dramatique. Puisse-t-on en finir avec l'instrumentalisation de l'antifascisme pour servir des intérêts de chapelles, ou conforter des positionnements partisans.

C'est un peuple qui fut "de Gauche", communiste mais aussi socialiste qui a basculé du côté de l'extrême droite. L'injurier, le démoniser ne reviendrait qu'à l'enfermer dans ses errements, qu'à le radicaliser. Surtout, résister à la redoutable thématique de la "France ignoble", ou du "salauds de pauvres". Puisqu'une stratégie a échoué, puisqu'un argumentaire n'a eu aucune prise, il faut analyser les causes de ce fiasco et en tirer toutes les conséquences. Plus encore qu'une résistance, c'est une reconquête offensive qu'il convient d'organiser en s'adressant au coeur, à la raison, aux entrailles. En responsabilisant les 75 % de Français qui refusent l'extrême droite. Trop longtemps, parce qu'on avait renoncé à changer le monde, la vie, la société, on s'est contenté de souffler sur les braises du lepénisme pour se donner une posture ! Le "pays réel" vient brutalement de bousculer le "pays légal". D'incandescentes laves ont coulé jusqu'au pied de nos temples "roses" ou "bleus". Il s'agit de "redécouvrir", de comprendre, d'entendre, de guérir la France qui a fait sécession. Et non de l'étouffer sous l'oreiller du dégoût. De l'exorciser par la seule incantation.

Extraits de l'article "LA CATASTROPHE A QUI LA FAUTE" (MARIANNE 28/04/02)
de Jean-François Kahn.