Jean SEVILLIA Le Front National
Dix fois, cent fois, mille fois, les leaders doivent répéter devant les micros qu'ils refusent tout accord avec Le Pen. Il n'est pas un débat, pas une interview - que ce soit d'un homme politique, d'un comédien ou d'un évêque - ou le journaliste de service ne pose pas la question: comment combattre le Front National. Comme s'il n'y avait pas en France de nécessité plus grave, plus pressante, plus épineuse, comme si le pays vivait sous la menace d'une organisation d'extrême droite toute-puissante, prête au coup d'état. Alors que les lepénistes ne bénéficient du soutien ni de la télévision, ni de la radio, ni de la grande presse, et ne comptent dans leurs rangs aucun intellectuel célèbre, ni écrivain de premier plan, le Front National est présenté comme s'il s'exprimait partout, par tous les canaux possibles. Si ce n'est pas un fantasme, cela y ressemble.
Apres les municipales de 1995, "l'Humanité", renonçant à la langue de bois, enquête de Marseille à La Courneuve. Objectif: Visiter les communes ou le Front National a percé, en comprendre les raisons. Cette série d'articles, honnêtes, expose le mal-vivre de "celui qui a perdu son travail, de celui qu'on a volé, qui a peur pour ses enfants, qui a peur en tournant le coin de la rue, qui en a ras-le-bol de se faire fracasser sa bagnole". Surprise, les journalistes de l'Huma découvrent des enfants d'immigrés - italiens, espagnols, et même maghrébins - électeurs de Le Pen.
"L'élite radical-chic, remarque Alain Finkielkraut, met ses enfants dans des lycées ou des écoles privées, culturellement exigeants et ethniquement homogènes. Et elle abreuve d'injures le peuple des cités et des banlieues quand il vote pour le Front National"
Mais surtout, la capacité d'attraction de Le Pen ne s'est-elle pas nourrie de l'absence de tout discours sur la France? La gauche est internationaliste, la droite ultraliberale, et les deux prêchent l'Europe. Qui évoque encore la solidarité nationale, la patrie, le destin commun des français? Souligne Emmanuel Todd: "La remise en question, par les élites françaises, de la France a provoqué l'apparition du Front National".
Eté 1998, Le Front National devient la bande des deux. Mais le divorce s'effectue sur la place publique : les coups volent bas. Découragement des militants, fuite des électeurs. Aux européennes de 1999, Le Pen récolte 5,7% des voix, Mégret et sa formation dissidente 3,3% des suffrages. Ses adversaires n'ont plus besoin de batailler contre le Front National : il s'est suicidé.
Dans la presse, on entend dès lors une curieuse chanson. " Orge aux pieds d'argile", écrit le Point, "le FN vient de révéler sa fragilité en s'effondrant. ". "LE PEN EST FINI!" s'exclame le Nouvel Observateur.
Certain ne manquent pas d'aplomb. Qui décrivait le Front National comme une organisation monolithique, une mécanique bien huilée, prête à broyer la République? Qui alertait sans cesse contre la pieuvre fasciste qui, jour âpres jour, étendait ses tentacles? Pendant quinze ans, la puissance du Front National a été surévaluée. A dessein. Dans quel but?
Crier au loup contrecarrait toute tentative d'écouter les 3 ou 4 millions de Français qui votaient Le Pen. Car comprendre leur motivation aurait supposé de remettre en cause les dogmes de l'époque.
Extrait du livre "LE TERRRORISME INTELLECTUEL" de Jean SEVILLIA.