Marie-Noëlle Lienemann

 

L'Echec de la Gauche

La gauche s'est toujours méfiée de voir la thématique de l'ordre public tuer celle de l'ordre social. Mais les temps ont changé. Se contenter de ces présupposés théoriques ne règle rien. La montée de l'insécurité et de la violence était une réalité incontournable qu'il fallait traiter comme telle. C'était d'autant plus important qu'elle touchait au premier chef les plus fragiles et les couches populaires.
 
Nous sommes un certain nombre parmi les élus de banlieue à avoir vu plus rapidement dériver la situation. Mais hélas!
 
Place Vendôme, le discours d' Élisabeth Guigou , relayé par les "droits-de-l'hommistes" du PS, a tendu très rapidement à minimiser le problème. La ministre évoquait sans cesse le sentiment d'insécurité des Français. Comme si la délinquance était virtuelle et que nos concitoyens étaient saisis par je ne sais quelle pulsion irrationnelle. La réalité était pourtant, bel et bien, la lente et permanente montée des infractions, délits et crimes. Nier ce que vit la grande majorité des Français s'est avéré dramatique.
 
D'une manière générale, en ce qui concerne la lutte contre l'insécurité, nos idées n'ont souvent été appliquées que de façon expérimentale ou à dose homéopathique.
 
La fameuse police de proximité a mis plusieurs années à se mettre en place et n'a même pas été généralisée. Ses missions sont restées floues. Du coup, une grande partie des délits n'est toujours pas élucidée. Ce qui fait le nid de l'impunité. L'embauche d'emplois jeunes, qui aurait pu apparaître positive, a été perçue par de nombreux policiers comme le signe d'une profonde incompréhension de leur métier et de ses difficultés.
 
La mise en place de la police de proximité avait besoin d'une réelle adhésion du haut en bas de la hiérarchie. Le dialogue social, les crédits budgétaires, mais aussi une écoute plus attentive des agents sur le terrain auraient dû l'accompagner.
 
Cette sous-estimation de l'ampleur des problèmes et l'insuffisance de l'aide aux victimes ont jeté un lourd discrédit sur ce que nous avions entrepris. Alors, comment s'étonner ensuite du divorce entre la gauche et les Français ?
 
On peut s'étonner aussi de la loi sur la présomption d'innocence. La plupart des dispositions de cette loi pouvaient constituer un véritable saut qualitatif dans le respect des droits de la défense. C'est d'ailleurs ainsi qu'elle a été accueillie. Mais pour réussir sa mise en oeuvre, il fallait créer un nombre considérable de postes. Avant de changer la loi, Élisabeth Guigou aurait dû remettre d'aplomb l'institution judiciaire, et sur bien des points la réformer.
Le manque de moyens était criant. Aujourd'hui plus personne ne le conteste. Dans la police comme dans la justice, il aurait fallu commencer par cela.
 
Me revient en mémoire l'un des derniers déjeuners entre ministres à Matignon. J'évoque devant Lionel Jospin le délai de neuf mois qui sépare une décision de justice et la première rencontre du mineur concerné avec l'éducateur de la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse). Légèrement agacé, un brin inquiet, il se tourne vers Marylise Lebranchu : "C'est vrai, ce délai de neuf mois ? - Oui, en région parisienne, là vraiment on a un problème." Et cinglant, il rétorque : "On aurait pu me le dire avant."
 
À ce moment-là, j'ai regretté que Lionel n'ait pas pris davantage le temps de s'immerger dans la France profonde. Les bonnes vieilles tournées en province ont du bon. Elles permettent de sentir battre le coeur des Français et de vivre au rythme du pays.
 
Là où ils attendaient cohérence, volonté, clarté dans les choix, le gouvernement donnait l'impression de flotter, d'osciller entre deux approches. La confiance des Français s'est de ce fait érodée.
 
Au-delà du problème de l'insécurité, il y a aussi le problème des banlieues et de l'intégration. Pourquoi avoir toujours eu peur de dire que la délinquance prolifère dans les zones à fort taux d'immigration, comme le reconnaissait Malek Boutih ?
 
L'insécurité prolifère dans les secteurs où il y a concentration des problèmes et plus encore lorsque s'installent des ghettos. Dans les villes, certains quartiers dérivent en ghettos. Le pacte républicain est menacé. Qui saura lui redonner force, sens et réalité ? L'enjeu décisif est, pour notre sécurité mais plus encore pour notre modèle de société, de conjurer toute forme de communautarisme en privilégiant l'urbanité républicaine.
 
N'oublions jamais que la justice doit être rendue au nom du peuple français. Quand le peuple doute de sa justice, ce sont les fondements de notre démocratie qui sont atteints.
 
A trop jouer les Zorro, on peut vite se transformer en sergent Garcia.

 
Extraits du livre "MA PART D'INVENTAIRE" de Marie-Noëlle Lienemann.