Norman MAILER

 

La Domination Mondiale

C'est une mystique hallucinée qui s'adresse aux Américains : Rien ne nous arrête, nous autres ! Oui, clament les conservateurs du drapeau, nous serons capables d'affronter tout ce qui se présentera. Nous avons notre savoir-faire, notre "capacité". Nous surmonterons tous les obstacles. Combattons le Mal, combattons-le jusqu'à la mort ! En veillant à prononcer ce mot au moins quinze fois dans chaque discours.
 
Ils sont convaincus que l'Amérique est non seulement en mesure de régenter le monde, mais qu'elle en a l'obligation. S'il n'assume pas sa responsabilité impériale, le pays sombrera dans la décadence, et le reste du monde avec lui.
 
Tel est, je pense, le principal thème sous jacent à la fixation sur l'Irak.
 
Bush peut également compter sur quelques solides ressorts psychologiques très présents. Tout d'abord, une bonne part de la fierté nationale américaine repose aujourd'hui sur le trépied formé par l'argent-roi: le sport et l'étalage de puissance militaire. Un tiers ou plus de nos principaux stades et pistes sportives portent le nom de grandes compagnies, Gillette et Federal Express n'étant que deux exemples sur vingt. Cette année, le Super Bowl n'a pu débuter qu'une fois retiré du terrain un drapeau américain qui couvrait toute sa superficie, tandis que dans le ciel l'US Air Force formait un V orgasmique.
La moitié de l'Amérique, probablement, éprouve le désir non formulé de partir en guerre. Notre mythologie la réclame.
 
L'Amérique, selon notre logique, est la seule force du Bien capable de corriger le Mal. George W. Bush est assez astucieux pour résoudre cette équation tout seul. Il est même possible qu'il ait senti qu'un conflit avec l'Irak nous donne la dose de drame télévisé quotidien dont nous avons tant besoin. Si ce dernier constat semble cavalier, tant pis : c'est un fait que ce peuple s'enfonce chaque année plus loin dans la vulgarité. Donc oui, en effet, la guerre est "aussi" un fantastique feuilleton télé.
 
Mieux encore, et plus spécifiquement, même si la relation n'a rien de direct, une guerre contre l'Irak assouvi notre besoin de nous venger du 11 septembre. Peu importe que ce pays ne soit pas le vrai coupable, il suffit à Bush d'ignorer cette évidence, ce qu'il fait avec toute la conviction de celui qui n'a jamais eu peur du ridicule. Si criminel soit-il, Saddam n'a pas trempé dans cette attaque, mais Bush est un philosophe. Le 11 septembre était le Mal. Saddam est le Mal. Les forces du Mal sont liées entre elles.
 
Du même coup, le Président peut satisfaire les exigences plus sérieuses de toute une cohorte de néo-conservateurs au sein de son administration, qui voient dans l'Islam une sorte de "Hitler, le Retour" pour Israël. La protection de l'État hébreu ne pose pas problème à Bush sur le plan électoral et elle est aussi un impératif, notamment parce qu'il ne peut être sûr de donner à Sharon des ordres qui seront toujours obéis. Le dirigeant israélien a en effet un important moyen de pression sur Bush.
 
Voilà donc plusieurs bonnes raisons pour Bush de partir en guerre. Quant à la question du pétrole, Ralph Nader a présenté quelques intéressantes statistiques :

Actuellement, les États-Unis consomment dix-neuf millions et demi de barils par jour, soit 26% de la demande quotidienne mondiale. Ils importent plus de la moitié.

Le plus sûr moyen de faire face à une écrasante dépendance énergétique serait de contrôler les réserves pétrolières qui gisent sous les sables du golfe Persique. L'Irak détient pour sa part 11% des ressources mondiales. Seule l'Arabie Saoudite en possède davantage.
 
Le pétrole constitue donc une partie des motivations, même si cela ne sera jamais reconnu, évidemment.
 
Ajoutons qu'une fois l'Irak occupé, l'Amérique tiendra aussi à la gorge le régime saoudien et le reste du Proche-Orient. L'eau pourrait se révéler un remarquable instrument de pacification, capable de réduire bien des passions en sur- chauffe dans le désert. Il y a eu maintes controverses autour de la construction du fameux "aqueduc de la Paix", qui conduirait les eaux du Tigre et de l'Euphrate jusqu'aux États désertiques du Golfe et, par extension, à Israël. Aucun progrès n'a été enregistré pour l'instant, notamment en raison de l'intransigeance irakienne. Avec l'Irak aux mains des Américains, tout cela serait bien entendu différent.
 
Et Mais la raison essentielle, cependant, demeure le rêve non exprimé de George W. Bush : l'Empire !
 
"Quel autre terme pourrait décrire cette chose terrifiante que l'Amérique est en train de devenir?" écrit Michael Ignatieff dans le New York Times :
 
"C'est la seule et unique nation en mesure de gendarmer le monde au moyen de cinq commandements militaires, de maintenir plus d'un million d'hommes et de femmes en armes à travers quatre continents, de déployer une armada pour surveiller tous les continents, de garantir la survie de pays comme Israël ou la Corée du Sud, de tenir le gouvernail du commerce mondial et enfin d'insuffler ses propres rêves et désirs dans les esprits et les coeurs de toute la planète."
 
Timothy Garton Ash, dans la New York Review of Books estime que les USA ne sont pas seulement l'unique superpuissance mondiale mais une "hyperpuissance" dont les dépenses militaires égalent celles des quinze principaux États de la planète réunis.
 
C'est peut-être le commentateur Jay Bookman qui a donné la meilleure explication de cette marche vers la destinée impériale :
 
"Cette guerre est conçue pour proclamer l'émergence des États-Unis en tant qu'empire mondial revendiqué qui s'octroierait le droit et la responsabilité exclusive de jouer les gendarmes du monde. Ce serait là Ie point culminant d'un plan développé depuis dix ans ou plus par ceux qui estiment que les États-Unis doivent saisir l'occasion de s'arroger une domination sans partage, même au prix de devenir ces "impérialistes américains" que nos ennemis nous reprochent d'être depuis toujours."
 
Les conservateurs cocardiers de la première heure ont le sentiment que cette exceptionnelle occasion était désormais à leur portée : l'Amérique pourait prendre le contrôle de la planète.

Extraits du livre "POURQUOI SOMMES NOUS EN GUERRE?"
de Norman Mailer.