Thierry Desjardins
La Censure Française
Longtemps, en France, la presse a été un véritable et très utile contre-pouvoir en face de tous ceux qui tentaient d'imposer une quelconque vérité. Cette presse d'autrefois avait l'avantage considérable d'exister en pratiquant le pluralisme.
Sait-on qu'avant la guerre de 1939 on pouvait trouver chaque jour dans les kiosques parisiens : Le Petit Parisien (1,7 million d'exemplaires), Paris-Soir (1,4 million), Le Journal (400 000), L'Humanité (350 000), Le Matin (300 000), Ce Soir (280 000), L'Oeuvre (260 000), L'Echo de Paris (183 000), Le Petit Journal ( 180 000) , Le Populaire ( 150 000 ) , La Croix ( 140 000) , L'Intransigeant ( 135 000 ) , L'Excelsior ( 132 000) , Paris-Midi (100 000), Le Figaro (80 000), L'Epoque (75 000), Le Temps (70 000), L'lnformation (50 000), L'Action française (45 000), La Liberté (30 000), Les Débats (25 000), L'Aube ( 15 000) , Le Peuple ( 15 000) , La République ( 15 000) , L'Homme libre (5 000), Le Petit Bleu (5 000) et L'Ordre (5 000) ? Soit, chaque jour, 27 titres différents, allant de L'Humanité à L Action française, en passant par La Croix, sans parler, bien sûr, de la presse hebdomadaire, de la presse spécialisée ou de la presse de province.
Aujourd'hui, à Paris, on ne trouve plus dans les kiosques comme quotidiens généralistes que Le Parisien (643 000 exemplaires), Le Monde (405 000), Le Figaro (370 000), Libération (171 000), France-Soir (120 000), La Croix (84 000) et L'Humanité (50 000), sept titres seulement et avec un tirage total infiniment inférieur, deux de ces titres, L'Humanité et France-Soir, étant d'ailleurs depuis longtemps à l'agonie.
On est passé de 6 145 000 exemplaires vendus chaque jour à Paris à 1 843 000 alors que la population de Paris intra-muros ne baissait, entre 1939 et aujourd'hui, que de 2 850 000 à 2 120 000 habitants.
Cela ne facilite évidemment pas le pluralisme, le débat d'idées, la vie démocratique. D'autant moins que ces quotidiens parisiens respectent scrupuleusement la fameuse "pensée unique".
Il est d'ailleurs amusant de voir à quel point cette presse parisienne, celle qu'on croit de droite, comme celle qui est de gauche, a soutenu à bout de bras... Balladur en 1995, a annoncé la mort politique de Chirac à plusieurs reprises, notamment en 1994 et en 2001, a pronostiqué un score époustouflant pour Chevènement en 2002 alors qu'aucun de ces "grands" (les guillemets s'imposent) journaux nationaux n'a jamais imaginé une seule seconde l'hypothèse que Le Pen pourrait éventuellement battre Jospin.
Pourquoi notre presse nationale est-elle aussi médiocre, aussi unanime et aussi coupée des réalités du pays ?
Les "grandes signatures" - Mauriac, Camus, Aron, Siegfried, Cartier, Cau, Viansson-Ponté - n'ont pas été remplacées et les grands patrons de presse, Beuve-Méry, Brisson, Lazareff, Smadja, Lazurik, Jean Marin, ont été remplacés le plus souvent par des énarques ou des gestionnaires ne connaissant strictement rien à la presse.
Mais au-delà de cette médiocrité, ce qui a surtout découragé les lecteurs et les a détournés à tout jamais de la presse écrite c'est sans doute cette soumission à "la pensée unique", c'est-à-dire en clair l'idéologie de gauche proférée par nos intellectuels.
Tous écrivent la même chose. Tous sont "aux ordres". Non pas du pouvoir ou des puissances d'argent, comme on disait autrefois, mais de cette même idéologie. C'est du pareil au même, le sens de la formule en plus ou en moins ; Il faut que cela change... mais il faut respecter les avantages acquis... la France va mal... mais ne va pas si mal que ça... il faut de la proximité, il faut de la transparence, il faut de la citoyenneté, gna-gna-gna.
Tout ce petit monde-là est d'ailleurs interchangeable. On passe d'un titre à l'autre sans état d'âme, sans scrupule et en essayant de faire jouer sa clause de conscience. Le rédacteur en chef d'un hebdomadaire de gauche devient directeur de la rédaction d'un quotidien de droite puis se retrouve directeur de la rédaction d'un autre hebdomadaire encore plus à droite avant de prendre la direction d'un autre hebdomadaire plutôt centriste ; un autre fait des allers et retours de la droite à la gauche sans que cela ne gêne personne et surtout pas lui. Cela signifie que n'importe qui peut écrire n'importe quoi n'importe où, du moment que ce n'importe quoi est conforme à ce qu'il faut écrire, à la fameuse pensée unique.
On est copain-copain, on joue au tennis ensemble, on se retrouve deux ou trois fois par semaine pour dîner (dans de très bons restaurants), on s'échange ses maîtresses, on passe ses vacances ensemble, on est membre des mêmes jurys pseudo-littéraires, on a les mèmes "meilleurs amis" qu'on fait écrire dans ses journaux, les Bernard Henri Lévy, Jacques Attali, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Claude Allègre, André Glucksmann, Marek Halter, Alain Minc, on se retrouve avec les grands patrons et les politiciens aux dents longues, on se renvoie la balle et plus encore l'ascenseur.
On dira que cette dégringolade de la presse écrite n'a guère d'importance et que c'est maintenant l'audiovisuel qui "fait" l'opinion.
Quand on voit comment elle essaie de faire l'opinion, on est effrayé.
Il m'est arrivé de regarder certaines télévisions africaines dans des pays où la démocratie n'était vraiment pas à l'ordre du jour. Pourtant, jamais je n'y ai vu la femme d'un ministre animer une émission politique sur une chaîne et la compagne d'un autre ministre animer des débats politiques sur une autre, alors que le neveu du président faisait des émissions sur une troisième et que le beau-frère du même président était la vedette d'une série grand public.
Que la télévision soit un repaire de gens de gauche est tout à fait normal puisque la télévision a remplacé les salons d'autrefois et qu'elle est donc le reflet de ce qui nous sert désormais de pensée ambiante. Mais ce qui est étonnant, c'est de voir à quel point l'idéologie "dominante" a pénétré toutes les sphères du petit écran.
L'autre jour, en zappant, je suis tombé par hasard sur une émission de divertissement dont Brigitte Bardot était la vedette. Elle venait de publier un livre (que je n'ai pas lu, j'avoue) mais dans lequel, selon l'animateur de l'émission, elle s'en prenait un peu vertement à la tenue débraillée des professeurs d'aujourd'hui et aux immigrés. On peut penser ce qu'on veut de Brigitte Bardot, de ses compétences à parler du corps enseignant et du problème de l'immigration, mais, après tout, cette ancienne "institution nationale" qui incarna Marianne dans les quelque 37 000 mairies de la République a autant le droit de s'exprimer que tous les anciens membres du PCF reconvertis en défenseurs de la démocratie (populaire) .
Eh bien, non ! Elle n'a pas le droit. A plus de dix reprises et devant quelques millions de téléspectateurs, l'animateur s'écria textuellement et sûr de son fait : "On n'a pas le droit en France de dire que...", "On n'a pas le droit dans notre pays d'écrire que...", "On n'a pas le droit, aujourd'hui, de penser que...".
Ce jeune garçon ne se rendait visiblement pas compte de l'énormité de ce qu'il disait, de la révélation extraordinaire qu'il faisait à la France entière. Mais ce qui est dramatique, c'est que le jeune garçon avait tout à fait raison.En France, au 21eme siècle, dans le pays de Voltaire, on n'a pas "le droit" de dire qu'on en a assez des professeurs gauchos, en grève permanente et qui nous font des générations d'analphabètes ! On n'a pas "le droit" de penser qu'il y a trop d'immigrés clandestins qui profitent de notre système social, imposent le voile à leurs femmes (au pluriel) et font exciser leurs filles. On n'a pas "le droit" d'écrire que telle ou telle catégorie de fonctionnaires n'est qu'un ramassis d'incapables.
Non seulement on est condamné par les intellectuels et la presse unanime mais, en plus, dans ce pays des Droits de l'homme et de toutes les libertés, on risque fort d'être condamné par les tribunaux pour "diffamation" ou "incitation à la haine raciale" (comme l'a été, je crois, Brigitte Bardot à plusieurs reprises .
Je n'ai aucune sympathie pour Brigitte Bardot et il lui arrive évidemment, comme à tout le monde et peut-être même plus qu'à tout le monde, de dire ou d'écrire des inepties. Mais j'avoue avoir été scandalisé d'entendre qu'en France, on n'avait pas le droit de dire, d'écrire ou de penser... n'importe quoi.
Nos intellectuels ont gagné sur toute la ligne. La liberté de pensée et d'expression n'existe plus dans ce pays. On le voit chaque jour et les Français ne s'en rendent même plus compte tant ils ont été matraqués par la propagande depuis tant d'années.
Extraits du livre "MONSIEUR LE PRESIDENT, C'EST UNE REVOLUTION QU'IL FAUT FAIRE" de Thierry Desjardins.(Fév 2004)