Gaston KELMAN
Les "Blacks" en France
Chaque fois que je revendique d'être noir devant ceux qui font de moi un homme de couleur ou un Black pour ne pas me faire de la peine, je vois le malaise de mes amis. Ils prennent cette revendication pour une provocation.
Les hommes de race dite noire sont des négroïdes. Leur véritable appellation devrait donc être Nègre. Dans tous les cas, c'est l'appellation originelle. Cette appellation a été utilisée pendant des siècles et jusqu'au lendemain de la Traite. Mais après la Traite, véritable crime et génocide contre l'Afrique noire, le mot Nègre est devenu péjoratif. Ainsi, désigner quelqu'un de Nègre était assimilé à une insulte. Nègre signifiait désormais esclave.
Pendant la colonisation, le Nègre est devenu Noir. Est-ce à cause de cette assimilation ou à cause de la nouvelle forme d'asservissement, la colonisation, dont a été victime la race noire, toujours est-il qu'aujourd'hui, le mot Noir est aussi devenu une insulte.
Entre-temps, l'espèce "black" est apparue dans le paysage social français. Ce terme s'applique aux jeunes d'origine noire - africaine ou antillaise - qui l'ont repris entièrement à leur compte, tant et si bien que l'on pourrait se demander s'ils n'en sont pas les inventeurs. Le véritable créateur reste la société qui a mis en place depuis bien longtemps le système des euphémismes.
Mais l'assimilation de tout ce qui est mauvais à la couleur noire me pousse à croire qu'il s'agit plutôt d'une régression dans le respect de cette race.
À quoi cela sert-il de débaptiser les Nègres tous les cinquante ans si l'on ne change pas le regard que l'on pose sur eux? Je trouve ces simagrées coupables et même humiliantes.
Si les jeunes Noirs ont repris cette appellation ("black") à leur compte, c'est parce qu'ils sont convaincus qu'ils sont rejetés et ségrégués par la société française. L'unique fondement de ce rejet est la couleur de la peau. Ils se considèrent très rarement comme africains, ivoiriens, camerounais, congolais ou encore maliens, sénégalais. Ils sont français, mais différents. Les seules références qu'ont les Blacks, leurs éléments fédérateurs, sont la couleur de la peau - cause du rejet dont ils sont (ou se sentent) victimes - et le territoire, quartier où ils habitent. Les Blacks français évoluent ensemble, ils sont entre eux, en bande, à l'écart des Blancs, comme s'ils cherchaient à se soutenir mutuellement. Leurs idoles ne sauraient appartenir qu'au monde noir.
Comme ils sont blacks, ils appartiennent à la planète black, à une internationale black dont ils savent que les membres sont rejetés dans tous les pays où ils sont en minorité, et même parfois en majorité, si l'on pense à l'Afrique du Sud de l'apartheid. Ainsi, ils tirent leurs références de ce qui leur apparaît comme le paradis de la blackitude, les USA.Je me souviens du voyage que Kodjo, qui allait devenir plus tard jeune maire adjoint d'une commune de la région parisienne, avait effectué aux USA, il y a une dizaine d'années, juste après sa majorité, avec quelques amis de quartier. Déjà, ils étaient soudés les uns aux autres et collés à l'internationale black du monde entier. Déjà, les USA étaient le paradis de la blackitude.
En ces temps immémoriaux, le street-ball basket et le hip hop naissant avec sa danse et sa musique, le rap, étaient les terrains privilégiés de leur défoulement.
Évidemment, Kodjo et ses amis s'exerçaient au rap et au basket-ball. Mais chacun caressait un rêve secret et précis : Hervé rêvait de cinéma, Magate de musique, Bouba d'héroïsme et Kodjo d'un leadership quelconque.
Un beau matin, enfin, repus de rêves plus ou moins fantasmagoriques sur la grandeur et le bonheur des Noirs aux États-Unis, où tous avaient la dimension d'un Michael Jordan, d'un Quincy Jones, d'un Africa-Bambata, d'un Denzel Washington ou encore d'un Spike Lee, ils s'embarquèrent pour NewYork avec pour viatique leurs rêves et leurs ambitions et la certitude de voir enfin des Noirs heureux, de pouvoir enfin chanter la ballade des Noirs heureux, des Noirs unforgettable!
Le premier contact fut plutôt froid et décevant. L'auberge de jeunesse où ils échouèrent, était minable et nos aventuriers durent partager une espèce de dortoir avec une foule d'inconnus qui puaient des pieds. Ensuite, ils se firent arnaquer par un frère black qui sentait la drogue et le vice à bon marché et à vous faire dégueuler. Kodjo s'est fait piquer la caméra que son père Émile venait d'acquérir au prix de sacrifices incalculables, en ces années de naissance de la vidéo familiale, et dont le brave homme était fier comme lui seul sait l'être. Mais ces mésaventures ne les découragèrent pas. Le contact avec la vie de la cité allait être certainement plus positif, plus enrichissant.
Dans la rue, c'est l'horreur! Tous les mendiants qu'ils rencontrent, " sauf un ", précisent-ils, sont des Noirs. Des centaines de Noirs, mafflus ou maigrichons, semblant ne jamais correspondre aux normes de la race humaine, sillonnent les trottoirs, poussent des chariots remplis de canettes vides. Un peu partout, des êtres rachitiques, des êtres informes, obèses, puant la misère, la déchéance, la mort lente. Une dizaine d'années plus tard, quand Patson, un autre jeune avec lequel je travaille, est allé lui aussi en pèlerinage aux États-Unis, son discours à son retour était identique. " À côté de certains coins blacks, comme le Bronx ou Harlem, le foyer immigré de Montreuil fait figure de Georges V et Château-Rouge devient le VIIe ou le VIIIe arrondissement parisien. " Il s'agit là de cette frange assez importante de Noirs aux États-Unis qui ont été détruits par l'héritage sociologique de l'esclavage, qui n'ont ni âme ni ambition, ni repères ni diplômes, ni travail et qui passent la vie à mourir lentement.
Quand nos jeunes explorateurs reviennent en France, ils se sentent plus français que jamais. Ils fondent une association qui conduira Kodjo au poste prestigieux de maire adjoint. Plus tard, le jeune homme deviendra directeur d'une agence de production musicale très prometteuse. Hervé fera du cinéma. Ce n'est pas encore Spike Lee, mais il fait déjà des choses que l'on dit bonnes. Le plus beau parcours citoyen est certainement celui de Bouba qui n'avait même pas pu être du voyage américain parce qu'il n'en avait pas les moyens. Informé par ses amis de la vraie place qu'occupent certains Noirs aux USA, il ira jusqu'au bout de sa disponibilité citoyenne envers la France en devenant militaire de carrière dans une unité d'élite, alors que tout son parcours antérieur - mal aimé, scolarité médiocre, la rue - le destinait à être un petit caïd de banlieue.
Les jeunes avaient compris que l'on doit se construire dans son pays, non se fier à la beauté du son des cloches de l'autre côté de la montagne. Aucun pays n'est parfait, chaque pays est le reflet de ses habitants qui doivent le construire.
Si le mot Noir perd son sens négatif dans le dictionnaire, il le perdra aussi dans la perception populaire. C'est dans ce sens qu'il convient d'agir.
Extrait du livre "JE SUIS NOIR ET JE N'AIME PAS LE MANIOC" de Gaston KELMAN. (Fév 2004)