José BOVE

 

La Dictature Agricole

 Ces dernières années, tout le discours sur la société civile devait se discuter entre "gens de bonne compagnie". Grâce à la pensée unique, au franc fort, à Maastricht, au Gatt, etc., on devait rentrer dans la gestion raisonnée du possible. Ne plus avoir d'aspirations de transformation, ne plus vouloir construire autrement!

En ce moment, on se retrouve polarisés sur des luttes paysannes qui sont souvent perçues comme allant à l'envers de la modernité. En réalité, celles-ci sont susceptibles de poser des problèmes centraux sur le fonctionnement de la société et de l'économie.

C'est une bagarre a plusieurs niveaux.

Avec les OGM, les grandes firmes récupèrent la plus value sur les semences en obligeant les paysans à les racheter. A l'intérieur d'une plante on a introduit un système comparable à celui d'une grenade. Une fois le grain devenu adulte, une explosion se produit et le rend définitivement stérile. D'où l'obligation pour l'agriculteur de racheter la semence. Il se trouve alors dans une situation de dépendance totale. La généralisation des OGM rentre dans le cadre du contrôle par les firmes semencieres du travail des paysans.

En second plan, on trouve tous les aspects liés à l'environnement. Les OGM amènent à un système de production totalitaire qui soumet la nature a son propre fonctionnement. Aux Etats-Unis l'Etat vient d'interdire de semer sur une exploitation plus de 50% en OGM pour ralentir la mutation des insectes. C'est complètement surréaliste. La réalité du gain pour l'agriculture est donc réduite à zéro : semences plus onéreuses auxquelles il faut ajouter des traitements plus chers. Bref, une réponse technique inappropriée, doublée d'une dépendance totale des agriculteurs vis-à-vis des multinationales semencieres.

Il ne faut pas non plus oublier l'aspect médical et les problèmes liés à la santé. En multipliant les OGM, on peut se retrouver avec des allergies croisées dont on ne connaît pas l'origine.

Je reviens dons à l'aspect éthique du problème: que va devenir la vie - et la notion de biodiversité - avec cet objectif agro-industriel qui est justement de réduire la diversité biologique. En Asie, par exemple, on trouve 140 000 variétés de riz. Les firmes semencieres, elles, n'en utilisent plus que cinq. La biodiversité est remise complètement en cause avec ce système : la production est standardisée en fonction des besoins industriels et financiers des firmes, mais plus en fonction de ceux des populations.

En résumé, les multinationales s'approprient tout le vivant. Le but est de breveter le vivant. Au risque de me répéter, l'enjeu du siècle à venir est bien là : la marchandisation du vivant.

Toutes ces questions nous mènent aux grandes questions philosophiques et religieuses. C'est le débat central aujourd'hui. On en arrive à une société qui fonctionne principalement sur les moyens mais sans finalité; les moyens qui se reproduisent sans aucun sens. On assiste à la disparition du sens face à un fléau qui est en train de multiplier par cent les effets de la bombe atomique.

D'ailleurs j'adhère complètement à la pensée de Paul Aries qui explique que l'alimentation est en train de devenir un sujet social et politique extraordinaire du fait que dans une période de mondialisation comme la notre, nos identités sont menacées. Chaque histoire, chaque peuple a sa façon de s'alimenter. Or, si on détruit cette diversité, on s'attaque à quelque chose de profond. Et aujourd'hui, ils sont de plus en plus nombreux ceux qui se battent sur ces questions ; non pas en réduisant la question alimentaire à un problème sanitaire ou de repli hexagonal type extrême droite, mais comme le note Paul Aries, parce que le combat est fondamental.

Extraits du livre "JOSE BOVE: LA REVOLTE D'UN PAYSAN"
de Paul Ariès et Christian Terras.