Philippe MANIERE

 

Les 35 heures

Empêcher chacun de s'arracher à sa destinée par l'effort, comme c'est son droit le plus élémentaire, voilà qui est spécialement anti-social, inhumain même!
 
Avec ses 35 heures, la gauche pensait bel et bien réaliser une conquête sociale. Mais elle était dans l'erreur. Profondément. Et pour une raison toute simple : de même que le contribuable ne goûte l'allègement de la fiscalité que s'il paie des impôts, de même le salarié ne goûte le temps libre que s'il en a besoin. Or, il y a deux excellentes raisons de ne pas être dans ce cas. Avoir plutôt trop de loisirs que pas assez - autrement dit, être chômeur. Ou encore, avoir besoin d'argent plus que de loisirs - autrement dit, boucler ses fins de mois avec difficulté.

Eh oui! Avec la réduction du temps de travail, la gauche a insulté deux catégories de Français qui sont pourtant officiellement, théoriquement, historiquement au coeur de son électorat.
 
Avec les 35 heures, la gauche a inventé le Front populaire sans le peuple.

Et même contre le peuple! Nombre de salariés y ont perdu, eux, un revenu marginal précieux. Dans l'industrie manufacturière, les accords passés dans le cadre de la loi sur la réduction du temps de travail ont généralement institut non seulement le gel des salaires, premier coup dur pour les salariés, mais aussi et surtout l'annualisation. Autrement dit, le décompte du temps de travail non par semaine, mais par année. C'est ainsi que l'employeur peut leur octroyer des congés supplémentaires. Mais, en échange, lorsque l'activité de l'usine requiert plus de travail, les heures ouvrées au-delà de l'ancien horaire hebdomadaire ne donnent plus droit la surrémunération qui s'attachait traditionnellement aux fameuses "heures sup" (payés 25 % à 50 % de plus que le salaire horaire habituel). Dans l'usine Peugeot de Mulhouse, par exemple, les délégués syndicaux ont estimé la perte sèche à un peu plus de cent euros par mois en moyenne pour chaque ouvrier. Cent euros par mois, quand on perçoit entre neuf cents et mille euros de salaire de base, c'est énorme! C'est, tout simplement, le beurre dans les épinards.
 
Comment expliquer qu'un gouvernement de gauche all pris la responsabilité de frapper aussi durement que huit millions de salarié les moins bien lotis?

Mais la vraie question n'est pas là. Quand bien même la stratégie du "partage du travail " aurait porté ses fruits, elle aurait eu le même effet dévastateur sur l'image des élites auprès du peuple. Car c'était le concept même qui en était inacceptable pour les petites gens. Mobiliser le pays au service de la cause sacré de la lutte contre le chômage soit! Mais "taper" d'abord les pauvres pour aider les plus pauvres, c'est une autre histoire. Même altruiste et doté d'une conscience de classe aiguë, aucun salarié ne peut admettre volontiers qu'on lui demande de se faire hara-kiri au nom de la réduction du chômage. A fortiori s'il a du mal à joindre les deux bouts.

De cette limite, les hiérarques du PS, les députés de gauche en général, les technocrates de Matignon ou du ministre du Travail n'ont jamais été conscients. On pouvait leur citer des exemples, faire et refaire les additions avec eux calculette en main, leur démontrer sur la base des accords d'entreprise signés au fil du temps que les cadres avaient infiniment plus à y gagner que les ouvriers, rien n'y faisait : pour eux, les 35 heures ne pouvaient qu'être bonnes pour le peuple puisqu'elles avaient été conçues comme telles - vieille antienne de la pensée politique française imperméable au pragmatisme!
 
Il ne faut pas en vouloir aux journalistes : la plupart d'entre eux fréquentent surtout des journalistes. Or, pour la profession, les 35 heures furent une bénédiction. Déjà très bien lotis en congés payés auparavant, ils se virent gratifier par les accords signés dans les entreprises de presse de dix, onze, douze et parfois quinze jours de repos supplémentaires annuels. Total des congés payés des journalistes après l'entrée en vigueur de la loi Aubry : huit a douze semaines. Deux à trois mois ! N'est-il pas doux de partir en vacances en se disant qu'on contribue ainsi à la noble cause de la réduction du chômage ?
 
Au nom de l'emploi, deux classes de salariés auront en fait été légalement instituées le 1er janvier 2000. D'un coté, ceux qui n'avaient besoin de rien à qui on a octroyé un temps libre que leurs moyens leur permettaient d'utiliser pour vivre mieux. De l'autre, ceux qui tiraient déjà la langue et qu'on a priés de se serrer encore un peu la ceinture. A tous, enfin, on a fait miroiter - cruel raffinement - les tentations inaccessibles de consommation se transformant, sous l'effet du changement de mode de vie des premiers, en une immense société des loisirs marchands.
 
Comment s'étonner que le signal perçu par les chômeurs, les employés à temps partiel, les petits salariés, ait été castrateur, humiliant, désespérant, même ? Comment ne pas comprendre le sentiment de révolte de ceux qui souffrent déjà dans leur fierté d'un revenu médiocre les confinant aux marges du marché et qu'un décret souverain applaudi par toutes les élites vient éloigner encore de la table du festin où l'on annonce justement un second service gratuit ?

La réduction du temps de travail incarne jusqu'à la caricature la naïveté coupable d'élites faisant la malheur du peuple en croyant faire son bonheur.

Extraits du livre "LA VENGEANCE DU PEUPLE" de Philippe Manière.